Tania se réveilla. Son souffle était court et elle avait la sensation d'étouffer. Un sentiment bizarre secouait son esprit, comme si elle sortait juste d'un cauchemar qui lui aurait totalement échappé au moment où elle avait ouvert les yeux, mais dont son corps se souvenait encore. Ses doigts cherchèrent l'interrupteur ; son geste devint fébrile en ne le trouvant pas, la sensation étrange s'accentua.
– J'ai la tête en bas, se dit-elle. J'ai dû bouger en dormant et j'ai la tête en bas.
Elle se dressa sur son séant, cherchant à distinguer les contours familiers des meubles de sa chambre dans l'obscurité. Son crâne heurta quelque chose de dur.
– Aïe !
Elle se laissa retomber, le temps de comprendre ce qu'il se passait, mais son cerveau refusait de comprendre. D'ailleurs, qu'y avait-il à comprendre ? Rien. Il fallait juste essayer de savoir. Et pour cela, il fallait de la lumière.
Dans cet espace clos où elle se trouvait, Tania arpenta de ses mains les murs qui l'entouraient. De la pierre froide, morte, qui ne lui disait rien. Enfin, sans trop savoir comment, elle parvint à déplacer la dalle de béton qui la retenait prisonnière.
La lumière coula à grands flots dans l'interstice. Tania força, suffisamment pour pouvoir passer.
Son corps mince vêtu d'une robe de nuit légère se contorsionna et émergea sur la terre fraîche du cimetière.
Tania se remit d'aplomb.
Elle se sentit d'abord soulagée. La lumière froide du soleil matinal, l'herbe tendre sous ses pieds... Mais quelque chose la perturba presqu'immédiatement.
Tania se sentait tout à coup, affamée et vidée. Se retournant, elle vit la tombe d'où elle venait de sortir et cette vision lui donna la nausée. Ses genoux touchèrent le sol, sa tête bourdonnait. Que se passait-il ? Que s'était-il passé ?
La tombe indiquait le nom d'une inconnue. Une autre femme. Elle se releva, mûe par un intinct sauvage, mûe par la faim et la peur. Elle descendit le chemin qui menait aux grilles du cimetière, les pensées se bousculant dans son esprit sans ordre précis.
Quelques personnes en noir étaient venus rendre visite à leurs morts, que Tania ignora. Elle poursuivit sa route et passa les grilles, suivit le cours d'eau et contourna l'étang, de vagues réminescences lui revenant par à-coups. Elle était assoiffée, sa gorge terreuse, mais l'eau de l'étang la repoussa comme un morceau de fromage posé sur un piège repousse une souris.
Quelques rues plus loin se trouvait sa demeure, Milbrook House. Elle y entra et tomba sur Yveline, la domestique. Celle-ci ouvrit grand les yeux, puis la bouche et enfin les bras en la voyant, mais ce n'était pas pour l'accueillir. Laissant tomber plateau et petits déjeûners, elle fila dans sa cuisine et s'y enferma.
– Que m'importe cette vieille folle ?
Tania monta les escaliers et poussa la porte de sa chambre. Valentin se trouvait près du lit, endormi dans un fauteuil. Tania fit quelques pas en direction du lit et de Valentin mais s'arrêta brusquement à quelque distance du lit. Son visage était fermé, ne vacillait pas, tandis qu'elle contemplait le lit maculé de sang. Son lit maculé de sang, et Valentin à-côté, endormi.
Elle s'assit sur le bord du lit et posa sa main sur celle de Valentin. Il ouvrit doucement les yeux.
- Tania... est-ce vous ma douce ? Son regard pétillait de joie.
Tania lui répondit par un sourire.
- Mon aimé...
Tandis que Valentin reprenait ses esprits, Tania se rendit dans la salle d'eau, tout à côté.
- Que faites-vous, mon aimée ? Demanda Valentin.
- J'arrive, Valentin, j'arrive, disait Tania tandis que dans le miroir, elle contemplait ses canines pointues poussées dans la nuit. |