La petite fille était installée sur une poutrelle rouillée. Elle balançait ses pieds dans le vide et semblait fixer quelque chose loin devant elle.
– Dis Joan, ça fait combien de temps qu’Ils sont partis ?
– Vas-tu me le demander tous les jours Aurelle ?
Le jeune garçon lâcha le bloc de béton près des autres. Il se brisa en deux en tombant, faisant grossir le tas.
– Dis-le moi Joan, s’il-te-plaît !
– Ils sont partis un point c’est tout. Arrête de penser à ça, oublie-les. Ils n’en valent pas la peine.
La petite fille se tut et le jeune garçon commença à creuser dans l’espace de terre nue qu’il venait de dégager.
– Ils sont partis quand Grand-mère était petite n’est-ce pas ? Reprit-elle finalement au bout de cinq minutes.
– Combien de fois faudra-t-il te dire que…
– Dis-moi ! Sa voix était suppliante, presque haletante.
Joan s’arrêta pour s’appuyer sur le manche de sa pelle et regarda sa sœur.
– Oui… Répondit-il enfin. Ils sont partis quand Grand-mère avait six ans, ça fait presque cent ans maintenant.
– Et j’ai quel âge moi ? Le jeune garçon sourit.
– Tu n’as pas encore dix ans !
– Et toi ?
– Quinze ans.
– Et maman ?
– Elle… Sa gorge se serra. Une larme roula sur sa joue. Il n’avait pas encore réussi à lui dire.
– Dis Joan… Elle est où maman ?
– Elle est partie, murmura-t-il la voix brisée.
– Partie ? Elle aussi ? Au ciel comme Grand-mère ? Est-ce qu’elle reviendra comme les Autres ?
– Non Aurelle, personne ne reviendra. Ni elles, ni ces lâches.
– Pourquoi ?
Joan serra les dents. Parce que la Terre était devenue un enfer. Parce que si on n’avait pas pu la quitter comme les Autres et qu’on y avait été abandonné, la mort était souvent la meilleure des délivrances. Tout ce qui les entourait les rendait malades et finissait par les tuer : l’eau, l’air, la nourriture. Tout. Les cellules, soumises aux radiations de mille bombes, se révoltaient, provoquant cancers et tumeurs, anéantissant tout espoir de survie. Et il y avait bien sûr le Mal de Yoshimistu ; combien Joan en avait-il vus y succomber inexorablement ? Beaucoup trop ; aujourd’hui, ils étaient seuls. L’Humanité s’était condamnée sur sa propre planète.
Il recommença à creuser sans rien dire, la mâchoire crispée par une colère sourde, qui se muait déjà en haine. Son regard brûlant revenait sans cesse, après chaque pelletée, au bras frêle et déjà rigide qui dépassait du paquet de toile près du trou qu’il préparait. Heureusement, Aurelle était aveugle depuis sa naissance. Elle n’avait rien vu de tout cela, elle n’avait pas vu ce qu’il avait transporté jusqu’ici afin de l’y ensevelir à jamais. Sa sœur lui semblait si fragile. Pourtant, malgré ses yeux, elle ne souffrait d’aucune malformation, contrairement à lui. L’excroissance immonde qui chaque jour progressait sur son visage, le défigurait petit à petit, au point qu’il avait désormais du mal à se reconnaître dans un miroir. Sa tête lui semblait de plus en plus lourde pour son cou. Combien de temps encore pourrait-il la protéger ?
– Ils reviendront, Joan. Affirma calmement Aurelle au bout d’un moment.
– J’espère qu’Ils sont tous déjà morts dans leur cercueil volant.
– Non, je Les ai vus. Ils reviendront reprendre cette planète. La petite fille regardait maintenant le ciel, et il sembla à Joan qu’autre chose que les nuages se reflétait dans ses yeux laiteux.
« C’est pour ça qu’il faut compter les jours et les années. Il faut nous préparer à les accueillir comme Ils le méritent. » |